Oeuvres audiovisuelles et respect de l’ordre public : quelles restrictions ?
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30 avril 2021

Œuvres audiovisuelles et respect de l’ordre publicĀ : quelles restrictionsĀ ?

Une publicitĆ© pour de l’alcool ou un film pornographique pourrait ĆŖtre protĆ©gĆ©e par le droit d’auteur mais jamais diffusĆ©e sur Gulli. Des restrictions justifient la censure de tout ou partie de l’œuvre audiovisuelle jugĆ©e illicite. Grand producteur tĆ©lĆ© ou projet Ć©tudiant : comment protĆ©ger vos œuvres audiovisuelles contraires Ć  l’ordre public ?

Le droit d’auteur protecteur de toutes les œuvres audiovisuelles : le principe de l’universalitĆ© de la protection

S’agissant de la propriĆ©tĆ© intellectuelle, on mettra de cĆ“tĆ© le droit des brevets portant sur la protection des inventions et le droit des dessins et modĆØles relatif Ć  l’apparence physique des produits. Pour ce qui est du droit d’auteur et du droit des marques, ces deux droits ont une position diamĆ©tralement opposĆ©e sur la question de l’ordre public.

Par exemple, l’émission de tĆ©lĆ©-rĆ©alitĆ© dans laquelle des participants testent des drogues ou des pratiques sexuelles en direct (oui, elle existe) serait quand mĆŖme protĆ©gĆ©e par le droit d’auteur contre toute reproduction ou reprĆ©sentation partielle ou totale ou atteinte au respect de l’œuvre dĆØs lors que le concept serait original. Rappelons-le, le droit d’auteur protĆØge les œuvres de l’esprit Ć  l’instar des œuvres audiovisuelles, dĆØs lors qu’elles sont originales, se manifestent par une rĆ©alisation matĆ©rielle et traduisent la personnalitĆ© de l’auteur. L’essence mĆŖme du droit d’auteur est donc libĆ©rale et protectrice de la libertĆ© d’expression puisque ces œuvres sont protĆ©gĆ©es par le Code de la propriĆ©tĆ© intellectuelle (CPI) indĆ©pendamment de leur mĆ©rite, leur destination, leur forme ou leur genre. Pour ce qui est des œuvres audiovisuelles, il faut alors noter que le fait qu’elles contrarient l’ordre public n’empĆŖche pas leur producteur ou co-auteurs d’exercer leurs droits face Ć  une contrefaƧon afin d’obtenir la condamnation civile, voire pĆ©nale du contrefacteur. Si cette Ć©mission n’existe pas en France, c’est un succĆØs aux Pays-Bas sur la chaĆ®ne publique de tĆ©lĆ© BNN. En France, hypothĆ©tiquement, l’émission, aussi trash soit-elle, pourrait ĆŖtre protĆ©gĆ©e par le droit d’auteur s’il s’agissait d’une adaptation du format nĆ©erlandais ou mĆŖme si c’était un format franƧais. L’ordre public n’est donc absolument pas un obstacle Ć  la protection par le droit d’auteur, ni mĆŖme, soulignons-le, Ć  la protection des entreprises de communication audiovisuelle titulaires d’un droit voisin. Les enjeux Ć©conomiques et investissements financiers ne sont pas affectĆ©s sur ce point.

La marque, obstacle Ć  la protection d’une œuvre contraire Ć  l’ordre public

ƀ l’inverse, la marque qui permet de distinguer des produits ou services entre personnes physiques et/ou morales et de garantir leur provenance ne peut pas protĆ©ger le signe qui serait contraire Ć  l’ordre public, cela justifierait d’ailleurs sa nullitĆ© absolue d’aprĆØs le CPI. La marque verbale ou le logo qui correspondent Ć  une Ć©mission ou une sĆ©rie tĆ©lĆ©visĆ©e contraires aux bonnes mœurs ne seront donc pas protĆ©gĆ©s, s’ils sont injurieux, discriminatoires ou encore appelant Ć  la violence. Mais pas que puisque heureusement, l’INPI a aussi refusĆ© d’enregistrer Ā« Pray for Paris Ā» ou Ā« JE SUIS CHARLIE Ā» au lendemain des attentats, le contraire aurait Ć©tĆ© plus que dĆ©placĆ© en tirant des revenus sur le dos des victimes de ces drames. DĆØs lors, aucune fiction ou documentaire Ć  la tĆ©lĆ© ou Ć  la radio ne permettrait d’engager une action en contrefaƧon sur le fondement du droit des marques et d’une copie servile ou d’une imitation du signe. Un signe jugĆ© illicite, Ć  l’instar des logos dans des œuvres audiovisuelles, pourrait librement ĆŖtre incorporĆ© sur des produits dĆ©rivĆ©s comme des vĆŖtements, des boissons alcoolisĆ©es ou mĆŖme des lessives sans pouvoir se faire opposer un quelconque droit de marque ! Attention toutefois, si l’on tire excessivement profit de votre notoriĆ©tĆ©, vous pourriez toujours agir en concurrence dĆ©loyale devant le tribunal de commerce ! Plus surprenant, s’agissant de la pornographie, est-ce Ć  dire que tout signe y Ć©tant relatif serait d’office Ć©cartĆ© ? ƀ vrai dire, non, puisque Pornhub est valablement enregistrĆ© en tant que marque de l’Union europĆ©enne  et marque internationale. L’association des termes Ā« porn Ā» et Ā« hub Ā», sous-entendu, un hub ou une plateforme de vidĆ©os pornographiques n’est pas contraire Ć  l’ordre public. Quoi qu’il en soit, il faut absolument un signe licite pour votre Ć©mission ou votre sĆ©rie si vous souhaitez la protĆ©ger par une marque !

Le droit des mĆ©dias, rĆ©gulateur de la diffusion des œuvres audiovisuelles

Au-delĆ  des œuvres en elles-mĆŖmes protĆ©gĆ©es par le droit d’auteur, le droit des mĆ©dias et des tĆ©lĆ©communications encadre la communication audiovisuelle et les mĆ©dias Ć©lectroniques en maintenant des exigences quant au respect de l’ordre public.

En matiĆØre de publicitĆ©, de tĆ©lĆ©achat et de parrainage, un dĆ©cret de 1992 exige que la publicitĆ© soit Ā« conforme aux exigences de vĆ©racitĆ©, de dĆ©cence et de respect de la dignitĆ© de la personne humaine Ā». De mĆŖme, elle doit Ā« ĆŖtre exempte […] de toute scĆØne de violence et de toute incitation Ć  des comportements prĆ©judiciables Ć  la santĆ©, Ć  la sĆ©curitĆ© des personnes et des biens Ā». Une publicitĆ© Ć  la tĆ©lĆ©vision faisant la promotion d’une moto ne peut pas montrer les motards sans casque lorsqu’ils conduisent car cela est contraire Ć  la sĆ©curitĆ© publique. La chaĆ®ne Gulli pourrait-elle diffuser un film pornographique avec les scĆØnes les plus trash qui soient ? Evidemment que non. D’une part, le jeune public et les parents dĆ©serteraient la chaĆ®ne et donc les annonceurs refuseraient d’y acheter des espaces publicitaires. D’autre part, les programmes sont classĆ©s par catĆ©gorie, une telle œuvre relevant de la catĆ©gorie V sur les programmes pornographiques rĆ©servĆ©s aux adultes et interdits aux mineurs, ne peut faire l’objet d’aucune diffusion en clair. Contrevenir Ć  cette rĆØgle relĆØverait de la corruption de mineurs qui est punie pĆ©nalement. MĆŖme le clip de Call Me By Your Name par Lil Nas X et Montero passerait difficilement sur Gulli Ć  cause de sa chorĆ©graphie plutĆ“t sulfureuse comme le twerk sur Satan mais resterait protĆ©gĆ© par le droit d’auteur. Si vous souhaitez diffuser vos clips sur une chaĆ®ne pour enfants, restez dans le mĆŖme esprit que celui de Bim Bam toi par Carla.

Le droit pƩnal, garant des libertƩs individuelles

Vous l’avez compris, crĆ©er des œuvres audiovisuelles contraires Ć  l’ordre public n’empĆŖche pas d’exercer ses droits d’auteurs dessus mais s’il s’agit d’une publicitĆ© ou d’un programme qui a vocation Ć  ĆŖtre retransmis Ć  la tĆ©lĆ©vision ou Ć  la radio, les œuvres audiovisuelles ne pourraient jamais ĆŖtre diffusĆ©es comme telles. La rĆØglementation sur ces mĆ©dias est trĆØs sĆ©vĆØre et les sanctions financiĆØres peuvent ĆŖtre trĆØs lourdes. Le Conseil supĆ©rieur de l’audiovisuel (CSA) peut effectivement prendre des sanctions administratives comme la suspension de tout ou partie d’un programme pendant un mois au maximum ou la suppression temporaire des sĆ©quences publicitaires. Les entreprises diffusant ces œuvres audiovisuelles litigieuses seraient donc lourdement touchĆ©es sur un plan financier, tout comme les producteurs qui empochent une partie des recettes publicitaires. En dĆ©finitive, Ć  quoi bon proposer des œuvres audiovisuelles qui ne pourraient pas ĆŖtre diffusĆ©es Ć  la tĆ©lĆ© ou la radio ?

Quid d’Internet ou des rĆ©seaux sociaux ? Cet espace de libertĆ© n’est, en rĆ©alitĆ©, pas sans limite. L’apologie au terrorisme dans une vidĆ©o de propagande accessible sur Facebook ou la diffusion sur Snapchat d’une sextape (possiblement protĆ©gĆ©e par le droit d’auteur dĆØs lors que les choix crĆ©atifs seraient originaux) sans l’accord de la personne concernĆ©e seraient punies par le droit pĆ©nal. Les victimes d’un revenge porn pourraient mĆŖme faire valoir leur droit au dĆ©rĆ©fĆ©rencement pour atteinte Ć  la vie privĆ©e, comme il a Ć©tĆ© jugĆ© en rĆ©fĆ©rĆ© par le TGI de Paris le 12 mai 2017. 

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