Le projet ACCIS

L’Union européenne (UE) n’est compétente qu’en matière de fiscalité indirecte. En effet, elle a notamment agi par l’établissement d’une union douanière en 1968 avec la mise en place d’un tarif douanier commun au sein du territoire européen ainsi que l’harmonisation du taux de TVA.

Par déduction, l’UE n’est pas compétente en matière de fiscalité directe, que ce soit au terme de la fiscalité personnelle ou bien de la fiscalité des entreprises. En effet, la fiscalité directe relève de la compétence exclusive des États membres en vertu de leur souveraineté nationale.

Force est de constater qu’une barrière semble vouloir être franchie par l’UE. En 2001, la Commission évoque dans cette communication la nécessité de doter les entreprises d’une base consolidée d’imposition pour leurs activités menées à l’échelle européenne. Le projet ACCIS prend forme. L’objectif est lié à l’établissement d’une base d’imposition commune consolidée pour les sociétés opérant dans l’UE, susceptible de trouver l’appui technique des normes IFRS.

PROJET DE 2011

Le projet ACCIS, relatif à l’assiette commune consolidée pour l’impôt sur les sociétés (ACCIS) a été présenté une première fois à la Commission européenne le 16 mars 2011. À cette occasion, le projet ACCIS se présentait comme un régime optionnel. Le projet avait pour objectif de fournir aux États membres un système entièrement nouveau pour l’imposition des multinationales, qui permettra à l’UE d’offrir un environnement plus favorable aux entreprises tout en supprimant les principaux canaux de transfert de bénéfices.

LES OBJECTIFS DU PROJET DE 2011

Le projet ACCIS de 2011 poursuivait trois objectifs principaux.

AmĂ©liorer l’environnement des entreprises dans le marchĂ© unique

Le projet a donc pour but d’allĂ©ger les formalitĂ©s administratives et de rĂ©duire les coĂ»ts de mise en conformitĂ© pour les entreprises au sein du marchĂ© unique. Il vise Ă  crĂ©er un système europĂ©en unifiĂ© qui simplifie le calcul des revenus imposables des entreprises et permettra aussi la mise en place d’un “guichet unique” pour dĂ©clarer tout revenu perçu d’activitĂ©s dans l’UE.

De plus, le projet ACCIS prend intégralement en compte les activités transfrontalières des entreprises au sein du marché unique : c’est le régime de la consolidation. Ce régime permettra aux entreprises de compenser les profits dans un État membre (EM) contre les pertes dans un autre. Un système particulièrement important pour les PME ou les start-up.

Enfin, le projet ACCIS offrira aux entreprises une sĂ©curitĂ© juridique et permettra de lutter contre les entraves fiscales aux activitĂ©s Ă©conomiques transfrontalières en offrant un système unique, stable et transparent d’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s dans l’UE.

Combattre l’Ă©vasion fiscale

Étant donnĂ© que le projet ACCIS sera obligatoire pour les plus grands groupes au sein de l’UE, les sociĂ©tĂ©s ayant une capacitĂ© de planification fiscale importante se retrouveront dans l’impossibilitĂ© d’Ă©viter l’imposition.

Le projet ACCIS, via le système de guichet unique, permettra d’Ă©liminer les disparitĂ©s entre les systèmes nationaux, les rĂ©gimes prĂ©fĂ©rentiels et les rescrits fiscaux dissimulĂ©s, failles exploitĂ©es par les fraudeurs. En effet, certains EM ont permis Ă  de grandes entreprises, par le biais de rescrits fiscaux (tax ruling), de centraliser leurs bĂ©nĂ©fices imposables chez eux et ainsi de se soustraire Ă  une grande partie de l’impĂ´t sur les sociĂ©tĂ©s dans les autres pays europĂ©ens.

Soutenir la croissance, l’emploi et l’investissement dans l’Union EuropĂ©enne

Les estimations formulĂ©es par la Commission europĂ©enne indiquaient que le projet ACCIS permettrait de relever l’investissement dans l’UE de 3,4% et la croissance jusqu’à 1,2%. Cela encouragerait l’activitĂ© et les investissements, en offrant aux entreprises des règles solides et prĂ©visibles, des conditions justes et Ă©quitables, et une rĂ©duction des coĂ»ts et de l’administration. Les dĂ©penses de R&D seront soutenues grâce Ă  une dĂ©duction majorĂ©e. Cela jouerait un rĂ´le important pour stimuler la croissance.

Le projet ACCIS permettrait enfin de rĂ©soudre le biais fiscal en faveur de la dette en rĂ©compensant le financement par fonds propres, dans le but de soutenir une union forte des marchĂ©s des capitaux et une stabilitĂ© financière de l’UE.

LES MANQUEMENTS DU PROJET DE 2011

Comme nous l’avons vu, les rĂ©formes proposĂ©es par ce projet sont consĂ©quentes. La proposition de 2011 s’est rĂ©vĂ©lĂ©e trop ambitieuse pour parvenir Ă  un accord unanime des EM, nĂ©cessaire Ă  l’adoption d’un tel projet. Cependant, les avantages qu’apporterait le projet ACCIS Ă  ces États et aux entreprises au sein de l’UE ont Ă©tĂ© largement reconnus. 

Principal sujet à débat du projet de 2011 : la consolidation. Une possibilité très rapidement envisagée serait donc de l’écarter pour accélérer la mise en place des autres points du projet de 2011. La consolidation est l’élément qui permettrait d’établir une véritable limite à l’évasion fiscale.

Le projet ACCIS, depuis sa formulation en 2011, tarde toutefois à se concrétiser. L’initiative n’a en effet été relancée qu’en 2015, suite au scandale LuxLeaks, révélé en novembre 2014, mettant en évidence les accords passés entre de nombreuses multinationales et certains EM de l’Union européenne, dont le Luxembourg, afin de limiter considérablement le montant de leur imposition. De plus, les révélations relatives aux scandales des Panama Papers (2016) et des Paradise Papers (2017) n’ont fait que renforcer le regain d’intérêt pour l’ACCIS. Alors, en octobre 2016, la Commission européenne relance officiellement le projet ACCIS.

PROJET DE 2016

En octobre 2016, la Commission a relancĂ© le projet ACCIS, dans le but de rendre l’imposition des sociĂ©tĂ©s au sein de l’UE plus Ă©quitable, plus compĂ©titive et favorisant la croissance pour aider les entreprises qui exercent des activitĂ©s transfrontalières. Cela participe Ă  la rĂ©duction des coĂ»ts et des formalitĂ©s administratives et au soutient de l’innovation tout en maintenant son objectif d’éviter l’évasion fiscale.

La proposition de 2016 n’innove pas fondamentalement, sauf sur un point : elle dissocie les deux piliers de la proposition de 2011. En effet, les EM ayant du mal Ă  s’accorder sur le mĂ©canisme de consolidation prĂ©vu dans ce projet, la Commission a choisi de reporter Ă  une seconde Ă©tape l’adoption de règles en matière de consolidation pour favoriser l’harmonisation.

LA PROPOSITION DE DIRECTIVE SUR L’ASSIETTE COMMUNE

Le projet ACCIS a pour but une harmonisation quasi complète des règles applicables aux groupes, alors que la directive « ATAD » laisse ouvertes certaines options aux EM dans le mécanisme de transposition.

De façon plus gĂ©nĂ©rale, les directives adoptĂ©es (ATAD) ou proposĂ©es (ACCIS) renouvellent assez profondĂ©ment les relations entre directives et droit interne puisque jusqu’ici le lĂ©gislateur national pouvait se montrer plus favorable aux contribuables que ne le prĂ©voit la directive. En effet, la directive ATAD interdit au lĂ©gislateur interne d’ĂŞtre plus gĂ©nĂ©reux Ă  l’endroit des contribuables, pour introduire un standard minimum de lutte contre l’Ă©vasion fiscale. Le projet ACCIS tente de limiter au maximum les marges de manĹ“uvre du lĂ©gislateur interne en vue d’aboutir Ă  une harmonisation quasi totale des règles d’assiettes de l’IS. Le projet ACCIS de 2016 poursuit Ă©galement trois objectifs.

Obligatoire pour les grandes sociétés multinationales

Le projet ACCIS initial n’Ă©tait qu’optionnel pour les sociĂ©tĂ©s et groupes de sociĂ©tĂ©s. Avec le nouveau projet, les grands groupes seront dans l’obligation de respecter les règles promues par le projet ACCIS afin de couvrir les entitĂ©s qui ont la plus grande capacitĂ© de planification fiscale. Les groupes concernĂ©s sont ceux dont le chiffre d’affaires consolidĂ© est supĂ©rieur Ă  750 millions d’euros. 

Incitation Ă  l’investissement dans la R&D

Dans sa nouvelle version, le projet ACCIS inclut des mesures incitatives : une nouvelle dĂ©duction majorĂ©e pour les entreprises qui investissent dans la R&D. Il s’agit tout d’abord pour la Commission de soutenir les activitĂ©s de recherche et dĂ©veloppement, principaux moteurs de la croissance. Les start-up pourront procĂ©der Ă  des dĂ©ductions encore plus importantes qui constituent une source majeure de crĂ©ation d’emplois et contribueront Ă  dynamiser les marchĂ©s et Ă  les rendre plus compĂ©titifs.

Encourager un financement stable

Le projet ACCIS devrait offrir aux entreprises des avantages pour le financement par fonds propres qui sont similaires Ă  ceux actuellement disponibles pour le financement par endettement. Ce projet souhaite remĂ©dier aux distorsions actuelles en matière d’imposition, qui favorisent l’endettement et permettent aux entreprises de dĂ©duire uniquement les intĂ©rĂŞts sur leurs emprunts, liĂ©s aux fonds propres. Pour la Commission, ces distorsions en faveur de l’endettement faussent les dĂ©cisions de financement, rendent les entreprises plus vulnĂ©rables Ă  la faillite et compromettent la stabilitĂ© de l’Ă©conomie dans son ensemble.

LES AMBITIONS D’AVENIR

L’adoption du projet ACCIS par les États est complexe, car le projet touche à un élément incontournable de souveraineté et certains pays sont réticents à y renoncer. C’est particulièrement le cas des États où l’imposition des sociétés est la plus faible. Obtenir l’unanimité ne sera donc pas chose aisée.

Pour ce faire, plusieurs hypothèses sont avancées, il aurait été envisageable de passer par l’activation de l’article 116 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), mais celui-ci nécessite également l’unanimité. Par ailleurs, recourir à une coopération renforcée est également une piste évoquée en cas de blocage de certaines capitaux. Enfin, certains responsables politiques, comme l’écologiste Eva Joly, proposent de considérer l’ACCIS comme un sujet de concurrence et non pas de fiscalité, car il s’agit d’un domaine où les décisions ne se prennent pas à l’unanimité mais à la majorité.

De plus, la volonté de certains pays, à commencer par la France, de constituer une taxe spécifique à l’activité des entreprises du numérique et spécifiquement des GAFA pourrait venir concurrencer le projet d’ACCIS. Une proposition de taxe réservée aux entreprises du numérique a ainsi été présentée le 21 mars 2018 par la Commission européenne.

LE PROJET ACCIS AUJOURD’HUI

En juin 2021, la Commission a finalement abandonné le projet ACCIS avec l’annonce de son retrait. Cependant, elle a fait une nouvelle proposition de directive BEFIT (Business in Europe: Framework for Income Taxation).

Politiquement, le projet ACCIS avait suscité le rejet de certains pays d’où le blocage récurrent. Avec le projet BEFIT, l’idée générale est affinée et retravaillée. Ce projet aurait pour objectif de s’y substituer avec un nouveau système plus cohérent, concentré sur la facilitation des démarches des entreprises et l’incitation aux investissements responsables. Il abandonne les questions de lutte contre la fraude fiscale à des organismes de plus grande ampleur, comme l’OCDE avec le plan GloBE.

Le principal problème est évidemment la légitimité d’un tel projet à un “petit niveau” qu’est l’UE, quand la question de l’évasion fiscale devrait être réglée à plus grande ampleur. On constate d’ailleurs que cet aspect a totalement été abandonné par le projet de 2016, ainsi que par le nouveau projet BEFIT. On peut se demander si l’idée d’un “guichet unique” ne pourrait pas lui aussi germer à un niveau mondial.

En outre, un compromis paraissait possible grâce au revirement des États-Unis, ouverts Ă  un tel projet après l’avoir bloquĂ© pendant des annĂ©es. En avril 2021, la nouvelle administration Biden a relancĂ© les nĂ©gociations avec une proposition d’impĂ´t mondial sur les multinationales. Un projet qui irait au-delĂ  des seules entreprises du numĂ©rique pour viser les 100 sociĂ©tĂ©s les plus puissantes au monde, non plus en fonction de leur seule prĂ©sence physique dans un pays, mais des activitĂ©s – et des bĂ©nĂ©fices – qu’elles y rĂ©alisent. On pourrait donc penser que ce serait plus intĂ©ressant qu’un tel projet soit davantage mis en avant.

Malgré tous ces efforts fournis, l’UE se heurte à la fameuse règle de l’unanimité. En effet, pour que le projet ACCIS soit adopté, tous les EM à l’unanimité doivent l’approuver. Force est de constater que ce n’est toujours pas le cas avec le refus permanent de l’Irlande. Toutefois, au regard de l’actualité récente (acceptation de l’Irlande au taux mondial d’imposition de 15%), un espoir renaît. Mais on peut se poser la question de savoir si le nouveau projet BEFIP aura un réel impact ou si ce dernier aura la même destinée que le projet ACCIS.

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