Les relations contractuelles dans l’industrie du rap : avec qui contracter dans le rap game ? (partie 1)

août 26, 2021
Les relations contractuelles dans l'industrie du rap : avec qui contracter dans le rap game ? (partie 1)

Les relations entre les artistes et les majors sont bien plus compliquées qu’elles n’y paraissent. La multitude de contrats, les relations parfois houleuses entre les rappeurs et les acteurs de l’industrie, la crise du disque… Autant d’événements qui font de l’industrie du rap une machine particulière qui mérite d’être disloquée pour être mieux comprise. 

Retour sur un business complexe et sur les acteurs qui le composent.

I – Qu’est-ce qui se cache derrière le terme « artiste » dans l’industrie du rap ?

Même si le terme artiste fait directement écho au rappeur interprète dans l’esprit de tous, on remarque qu’il peut également évoquer d’autres personnes dans l’industrie du rap. Ainsi, l’artiste peut désigner à la fois : l’auteur, le compositeur et/ou l’interprète. 

L’auteur écrit les paroles d’une œuvre pour lui-même et/ou pour un autre artiste (on l’appelle également le « parolier »). C’est pourquoi certains rappeurs écrivent des textes pour d’autres, et notamment pour des artistes de variété. On pense ici à la connexion Damso-Louane, où le rappeur belge a sorti sa plume pour la chanteuse sur le titre « Donne moi ton coeur » en 2020. Or, certains rappeurs écrivent également pour certains de leurs pairs, on pense ici au rappeur Driver qui a écrit le titre « Sarcelles » pour Stomy Bugzy en 2007. Bien qu’il s’agisse d’un sujet tabou en France, cette pratique est répandue au sein des labels ou de certains groupes. Kenzy du Secteur Ä a notamment confié que certains artistes écrivent des 16 mesures ou des refrains pour d’autres rappeurs du label. 

En France comme aux États-Unis, de nombreux rappeurs prennent la plume pour d’autres sans même qu’on ne le sache. On parle alors de « ghostwriting », cela implique que les deux parties ne communiquent pas sur ce sujet et que l’auteur ne soit pas crédité par l’interprète. Cependant, il convient de ne pas confondre le ghostwriter et le topliner. Le premier écrit un texte pour un autre artiste, là où le second s’occupe uniquement de la mélodie.

Le compositeur, quant à lui, est l’auteur de la musique (aussi appelé le « beatmaker » ou « producteur » dans l’industrie du rap). Son rôle est de réaliser, composer, fabriquer la partie instrumentale d’une chanson rap. Parmi les beatmakers célèbres, on pense outre-Atlantique à Kanye West ou Metro Boomin, alors qu’en France on évoque plutôt Junior À La Prod (qui a produit des morceaux pour PLK, 13 Block ou encore Maes), Dany Synthé (qui a produit pour Ninho, Leto, Booba et Green Montana notamment) ou encore DJ Kore (qui a produit des morceaux pour SCH, Zola, ou encore Lacrim) pour ne citer qu’eux. 

Enfin, l’artiste-interprète est celui qui chante, récite, déclame ou joue l’œuvre de l’esprit créée par un auteur. Toutefois, il est fréquent que l’auteur soit également l’interprète de ses oeuvres. 

II – Maison de disque et label, quelle différence ?

La maison de disque se définit comme une société commerciale à dimension et à rayonnement international, dont les principales activités résident dans l’acquisition, la production, l’exploitation et la distribution de phonogrammes et de vidéogrammes, ainsi que dans le développement de services variés aux artistes incluant le marketing, la promotion et la diversification. Schématiquement, la maison de disque a trois rôles :

  • Elle est chargée de produire : elle finance l’album et met à disposition de l’artiste un budget pour développer un projet (séances studio, vidéo-clip, promotion, concerts et tournée,…).
  • Elle est chargée d’éditer, or ici une distinction doit être opérée : l’éditeur phonographique est chargé de l’exploitation du disque, alors que l’éditeur graphique va rechercher, signer, développer des auteurs-compositeurs. Le rôle de ce dernier est également de contrôler les diffusions et répartir les droits d’auteur ; autrement dit, il va chercher les revenus que la musique de l’artiste a généré.
  • Elle est chargée de distribuer les enregistrements des artistes : soit en version digitale auprès des plateformes de streaming, ou en version physique. Elle distribue le produit fini, gère les magasins et les stocks.

Les labels de musique sont, quant à eux, des entreprises qui produisent des artistes. Leur but est de trouver de nouveaux talents et de les accompagner dans le processus d’enregistrement de leurs projets, dans la commercialisation de leurs œuvres et dans le développement de leur carrière. 

Finalement, quelle est la différence entre un label et une maison de disque ? 

Les maisons de disque et les labels sont assez similaires, toutefois une distinction demeure. La maison de disque s’assure de la conception et la fabrication de l’œuvre musicale, comme le pressage d’un album et sa distribution. 

Les labels sont davantage considérés comme une marque de fabrique. Ils travaillent autour d’une image et d’une identité musicale. Au-delà de la musique, le label fait également un travail de développement autour de l’artiste en termes de visibilité et de promotion pour l’installer dans le rap-game. L’idée est d’apporter quelque chose en plus à l’artiste pour faire la différence et « être sexy » pour pouvoir vendre. 

Autrement dit, les labels travaillent sur différents axes : 

  • Ils vont travailler sur le développement artistique du rappeur : ils vont aider l’artiste à atteindre un certain niveau de maturité afin de proposer des projets musicaux qui tiennent la route.
  • Ils vont également se pencher un plan business : ils ont pour rôle de développer sa visibilité à travers des vidéos-clip et les réseaux sociaux. Ils vont également développer une stratégie d’acquisition de fan, de partenariats,… Les labels ont pour but d’optimiser les recettes générées sur le travail de développement de l’artiste.
  • Ils ont également un rôle de conseil : il y a un travail d’information et d’accompagnement, l’industrie musicale est complexe et l’artiste doit apprendre les us et coutumes, notamment dans le rap, pour en vivre (les droits, les subventions, les produits dérivés,…).

Toutefois, tout n’est pas si facile de nos jours. L’industrie musicale a connu d’importantes mutations ces dernières années. L’essor d’Internet et l’arrivée du streaming offrent une plus grande liberté aux artistes pour créer, diffuser et promouvoir leur musique sans avoir recours à une maison de disque. Plus d’obligation de presser un CD pour diffuser sa musique, désormais, les artistes ont recours aux plateformes de streaming et font procèdent à leur promo seuls sur les réseaux sociaux. Les maisons de disque ont donc dû trouver de nouvelles sources de revenus, elles ont du adapter leurs pratiques face à cette crise du disque. 

De nos jours pour évoquer les maisons de disque, on parle de « majors » en raison du rôle « majeur » qu’elles occupent au sein de l’industrie musicale, notamment sur les plans économique et financier. Elles forment un oligopole qui se partage 75% des parts du catalogue musical mondial (en 2018), dans lequel elles ne sont plus que trois : Universal Music, Sony Music Entertainment et Warner Music. Les majors sont ensuite subdivisées subdivisés en plusieurs labels. Chaque label de la major possède une équipe différente qui s’occupe du développement des artistes et des projets différents. 

Ainsi, avec au regard de la crise du disque et des changements au sein de l’industrie, il existe plusieurs façon de contracter. Les principaux contrats demeurent : les contrats d’artiste, les contrats de licence et les contrats de distribution (qui feront chacun l’objet d’un article plus détaillé). 

III – L’affranchissement du rap : l’indépendance !

L’arrivée d’Internet et du streaming a donc bouleversé le rap game et l’industrie musicale dans son ensemble. Pendant longtemps, être signé en maison de disque était synonyme de réussite dans le milieu. Au-delà de ce qu’elles offrent en terme de moyens, les maisons de disque permettent également d’avoir une énorme visibilité aux artistes, grâce à leur étroite relation avec les médias (radio et télévision). 

Avant les années 2010, tous les rappeurs voulaient avoir un titre ou leur planète rap sur Skyrock pour se faire connaître du grand public. Désormais, le boycott du média « premier sur le rap » n’empêche pas un artiste de connaître le succès et d’être disque d’or, comme nous l’a prouvé Alpha Wann, Freeze Corleone ou encore Laylow.

« Certifié disque roro, sans entrer dans la playlist de Lolo,

Si je l’ai fait tu peux le faire, qualité en guise de promo. » 

Alpha Wann – APDL

Pour quelles raisons le rap français s’est petit à petit affranchi des majors pour se tourner vers l’indépendance ? 

D’abord, d’un point de vu financier, les rappeurs ne se satisfont plus de signer des contrats d’artiste pour toucher 10% de ce qu’ils génèrent (en réalité les pourcentages varient, mais les majors conservent toujours un plus gros pourcentage plus important que l’artiste). 

Ensuite, les rappeurs en ont assez d’être entravé par les chaînes de la major qui, parfois, viennent entraver leur dynamique et leur créativité artistique. Les majors réfléchissent en terme de vente, ce sont des entreprises qui investissent beaucoup sur l’artiste et veulent générer beaucoup de cash pour se rembourser et faire des bénéfices. Elles préféreront toujours un « mauvais projet », artistiquement parlant, qui se vend à un « très bon projet » qui ne se vend pas. Ce point est d’ailleurs très bien expliqué par Deen Burbigo dans « Le Code » avec Mehdi Maïzi sur Apple Music. 

En terme de promotion, les rappeurs ne ressentent plus le besoin de se tourner vers les médias traditionnels pour avoir construire une base fan solide et pour faire leur promo. L’essor d’Internet et des réseaux sociaux sont amplement suffisants pour bon nombre d’entre eux. 

Désormais, les artistes montent fondent leur propre structure, à l’image de Jul (D’or et de Platine), PNL (QLF Records) ou encore Nekfeu (Seize Zoo Records). L’idée est d’encaisser le gain créé par les ventes, plutôt que de toucher un faible pourcentage en signant avec une major. Cela n’est pas sans conséquences : l’artiste se retrouve seul dans un long processus. Il doit se débrouiller pour la conception du projet, pour les productions, pour la SACEM, pour la distribution, la diffusion et la promotion notamment. 

La principale difficulté pour les rappeurs indépendants demeurent la distribution. Même si les artistes mettent leur projet sur les plateformes de streaming, ils ont quasiment toujours recours aux maisons de disque pour distribuer leur projet, et ce, via un contrat de licence ou distribution. Ainsi, peut-on vraiment parler d’indépendance ? 

Quoi qu’il en soit, les rappeurs indépendants existaient bien avant les années 2010, mais connaître le succès sans les majors était bien plus complexe à l’époque. Pour la culture, il est important de rappeler que Mauvais œil de Lunatic est sorti en indé’ en octobre 2000, sur le label 45 Scientific (alors même que la société a été immatriculée deux semaines avant la sortie de l’album), s’est écoulé à 180 000 ventes exemplaires et demeure encore aujourd’hui  un classique du rap français. Comme quoi rien n’est impossible…

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Par Maxence LANTOINE

Co-Fondateur de @UseYourLaw. Juriste Droit des affaires - corporate chez BOULANGER SA.

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